“En produisant localement, on cultive des fleurs que l’on ne trouve pas dans les circuits industriels” Claire, floricultrice en Savoie
Après une carrière dans la recherche, Claire a choisi de cultiver des fleurs dans sa ferme en Savoie, Clochette ; son regard sur l’agriculture industrielle l’a convaincue de produire des fleurs autrement, en accord avec leurs cycles naturels de croissance.
Bonjour Claire, quelles sont les nouvelles en ce moment ?
Je me prépare tranquillement pour la reprise de la saison. On redémarre les semis et on attend les premières fleurs du mois de mars, avec les narcisses, le pavot, les renoncules, et les anémones.
Pouvez-vous nous rappeler votre parcours ?
J’ai toujours travaillé dans l’agriculture. Avant de me lancer dans les fleurs, je travaillais dans un centre de recherche sur la filière banane. C’est une filière très agro-industrielle, extrêmement uniforme, où l’on ne cultive pratiquement qu’une seule variété à travers le monde, la banane Cavendish, destinée à l’exportation. On est sur un modèle très standardisé.
J’ai quitté ce poste pour des raisons familiales : mon conjoint voulait retrouver la montagne. En Savoie, il n’y a évidemment pas de bananes ! Je me suis alors réinterrogée sur la filière agricole dans son ensemble. J’ai découvert la fleur un peu par hasard, par l’angle décoratif au départ. Ce qui m’a séduite, c’est qu’on pouvait travailler un produit agricole qui n’a pas uniquement une destination alimentaire : il y a le plaisir, l’ornement, l’artistique.
Et puis j’ai découvert la diversité des espèces que l’on pouvait trouver dans la floriculture : c’est absolument passionnant ! J’ai aussi retrouvé ce que j’aimais profondément : remettre les mains dans la terre, passer du temps dans les champs.
C’était aussi un défi personnel. La fleur est aujourd’hui un marché de niche, presque absente des paysages agricoles français et qui passe sous les radars classiques des institutions, alors que c’est une filière qui me semble intéressante et qui pourrait être rémunératrice pour les agriculteurs.
Pourquoi la production de fleurs est-elle encore peu prise en compte par les institutions ?
Je pense qu’au départ, il y a surtout un manque de références de la part des institutions publiques. Elles n’ont pas de modèle identifié dans leur paysage direct. Le premier réflexe, c’est une forme de scepticisme. La fleur, ça renvoie encore à quelque chose de “rêveur”. Ce n’est pas forcément malveillant, mais on sent un manque de reconnaissance.
Concrètement, il n’existe pas vraiment de case administrative pour la production de fleurs. Quand on demande des subventions, on est parfois rattachés à l’horticulture, parfois au maraîchage, parfois classé en “autre”. On a un peu l’impression de ne pas exister.
Cela évolue toutefois : certaines chambres d’agriculture commencent à accompagner des candidats sur des projets floricoles. Les dispositifs comme la PAC restent pensés pour des modèles de grande culture, avec des aides à l’hectare, et non pas au travailleur. Pour des petites surfaces florales, ce n’est pas forcément adapté. Après il reste tout de même certaines aides comme l’aide pour les jeunes agriculteurs, ou certaines aides pour financer l’achat de matériel.
Une relocalisation de la production de fleurs en France vous paraît-elle possible ?
Ce n’est pas impossible, et j’ai l’impression que la tendance est en train d’évoluer. On voit que des fermes florales se créent un peu partout. L’ampleur du phénomène est difficile à évaluer faute de chiffres, mais le mouvement existe ; comme on est sur de petites structures, on passe sous les radars de la statistique.
Quand on monte une ferme florale, on n’a pas pour objectif d’inonder le marché, ni de recréer des multinationales de la fleur. Le modèle qui émerge est plutôt celui de petites structures ancrées localement, qui trouvent leur clientèle dans un périmètre restreint et cherchent une rentabilité à taille humaine.
Quelle est la différence entre fleurs locales et fleurs importées ?
C’est surtout la façon de produire qui distingue les deux. Certaines espèces – comme les tulipes ou les renoncules – peuvent aussi bien être cultivées de manière industrielle, sous serres chauffées et avec des traitements chimiques intensifs, que sur d’autres itinéraires plus respectueux de l’environnement. Je produis aussi des tulipes ou des renoncules, mais en agriculture biologique elles ne sont pas traitées et elles suivent au maximum leur cycle naturel. Evidemment, j’adapte un peu puisque je protège certaines espèces avec des tunnels, mais il n’y a ni éclairage, ni chauffage, ni forçage en frigo.
L’autre différence, c’est qu’en produisant localement, on peut aussi cultiver des fleurs que l’on ne trouve quasiment pas dans les circuits industriels, comme le cosmos ou d’autres variétés fragiles qui supportent mal le transport et le conditionnement. En local, on peut se permettre de les cultiver et de les proposer aux fleuristes à proximité, parce qu’elles ne voyagent pas.
Une productrice m’expliquait qu’elle s’était reconvertie dans la culture de fleurs car elle regrettait le manque de diversité des fleurs qu’on trouve en boutique. Qu’en pensez-vous ?
Je comprends cette remarque. Les fleuristes ont accès à un catalogue large… mais c’est souvent le même toute l’année. Les mêmes variétés se succèdent semaine après semaine.
Les fleuristes avec lesquels je travaille ont accès à des fleurs qu’ils ne trouvent pas ailleurs. Et la disponibilité change au gré de ce que je peux proposer à l’instant T : parfois j’ai certaines variétés, parfois non. Ça demande de l’adaptabilité, et ça peut créer un petit stress. Mais je pense que beaucoup de fleuristes trouvent cette façon de travailler stimulante.
Je propose aussi des décorations florales pour les mariages, et quand je formule des propositions à mes clients, je trouve toujours réjouissant de ne pas savoir exactement quelles variétés seront à ma disposition ce jour là, mais de savoir que je composerai pour eux avec ce que le champ m’offrira !
C’est un peu comme un chef qui compose son menu avec le panier du marché. Ça oblige à réfléchir, mais c’est une redécouverte perpétuelle. On ne se lasse jamais !
Comment travaillez-vous avec les fleuristes ?
J’entame ma cinquième année de production, et je commence à avoir une clientèle fidèle. Les relations ne sont pas toujours très formalisées, mais je commence à bien connaître leurs goûts, les coloris qu’ils utilisent, les variétés qu’ils apprécient. Et évidemment, je regarde chaque année les espèces que je vends le plus, et donc qui sont les plus populaires chez les fleuristes.
On échange beaucoup. Ils me font des suggestions, on sélectionne parfois des variétés ensemble. Je leur explique aussi pourquoi j’ai des difficultés à proposer certaines fleurs : difficultés de germination, contraintes climatiques, etc… Quand ils comprennent qu’une campanule n’est disponible qu’en mai, ils l’acceptent, et ça crée même une attente de leur part.
Le fait qu’une fleur ne soit pas éternelle lui donne aussi de la valeur. L’arrivée des narcisses crée toujours de l’enthousiasme du retour du printemps. C’est pareil pour les pivoines qui annoncent l’excitation du début de l’été. Et ça crée de l’engouement : comme les périodes de production sont courtes, il faut profiter à fond de chaque variété quand elle est là.
Pourquoi, selon vous, s’offre-t-on des fleurs ?
Je ne suis peut-être pas la mieux placée pour répondre à cette question ! Personnellement, recevoir des fleurs ne me touche pas particulièrement. J’aime les admirer, les cultiver, faire des bouquets, mais je ne suis pas très sensible au geste d’offrir.
J’ai longtemps vécu sous les tropiques, où il n’y a peu cette tradition d’offrir des bouquets. On y cultive peu de fleurs coupées, et les saisons y sont moins marquées. En revanche, l’approche de la fleur y est très associée à la culture du jardin botanique tropical.
Avant de me lancer dans la culture de fleurs, je voyais la fleur coupée comme un produit standardisé. Aujourd’hui, cultiver des fleurs avec une éthique, une histoire, un modèle agricole derrière, ça me parle beaucoup plus et ça a totalement changé mon regard sur le sujet.
Je constate que les clients sont sensibles à ça. Ils apprécient de savoir que leur achat fait vivre un modèle agricole engagé, et ils font justement le choix des fleurs locales pour être en adéquation avec leurs valeurs. Finalement, ce rapport au sens dépasse la fleur : il concerne tous nos actes d’achat.
Un dernier mot ?
Au départ, la question du sens des fleurs me paraissait un peu abstraite, presque trop philosophique pour quelqu’un d’assez cartésien comme moi. Mais en en parlant, je me rends compte que des réflexions intéressantes peuvent en ressortir !
Les punchlines de l’interview
Environnement
Je produis aussi des tulipes ou des renoncules, mais en agriculture biologique elles ne sont pas traitées et elles suivent au maximum leur cycle naturel. Evidemment, j’adapte un peu puisque je protège certaines espèces avec des tunnels, mais il n’y a ni éclairage, ni chauffage, ni forçage en frigo.
Production française
La fleur est aujourd’hui un marché de niche, presque absente des paysages agricoles français et qui passe sous les radars classiques des institutions, alors que c’est une filière qui me semble intéressante et qui pourrait être rémunératrice pour les agriculteurs.
Lien fleuriste/producteur
Les fleuristes me font des suggestions, on sélectionne parfois des variétés ensemble. Je leur explique aussi pourquoi j’ai des difficultés à proposer certaines fleurs : difficultés de germination, contraintes climatiques, etc… Quand ils comprennent qu’une campanule n’est disponible qu’en mai, ils l’acceptent, et ça crée même une attente de leur part.
Politique/institution
Concrètement, il n’existe pas vraiment de case administrative pour la production de fleurs. Quand on demande des subventions, on est parfois rattachés à l’horticulture, parfois au maraîchage, parfois classé en “autre”. On a un peu l’impression de ne pas exister.
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet de faire livrer des fleurs partout en France, en Belgique et au Luxembourg. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.